HISTORIQUE DE LA PROTHESE OCULAIRE
Depuis la nuit des temps, l’œil fut assimilé à l’image même de la vie. Ainsi sont nés probablement dans certaines civilisations des symboles transcendants divins à signification culturelle comme par exemple: » l’œil d’Horus », pierre-amulette porte-bonheur et d’intégrité chez les égyptiens, ou encore plus tardivement pour les chrétiens « l’œil omniscient de la Providence » qui rayonne une protection sacrée. Aussi la perte d’un œil, mode d’expression et souvent miroir de la personnalité, fut de tous temps considérée comme un préjudice autant esthétique que moral et l’idée de cacher par des procédés artificiels ce genre de disgrâce, fit l’objet de la part de l’homme d’une sollicitude particulière depuis la haute Antiquité.

Oeil d’Horus
L’ Antiquité
Bien qu’il soit difficile de préciser l’apparition des premières restaurations oculaires, il semble néanmoins, que par souci de ressemblance avec la nature, dès l’ Antiquité bon nombre d’artisans et sculpteurs aient tenté de donner à la mort l’apparence de la vie en décorant à des fins esthétiques ou religieuses : statues, sarcophages, momies et masques funéraires. Comme il existe très peu de textes anciens faisant état de telles réhabilitations, il est difficile de préciser qui de l’art statuaire ou du rite funéraire fut à l’origine des premiers yeux artificiels. Il est permis toutefois de penser que cet intérêt de la plastique oculaire pour ces deux disciplines s’est manifesté approximativement à la même époque dès l’âge du bronze, c’est-à-dire environ trois millénaires avant notre ère. Une des sculptures égyptiennes les plus connues et qui date de la IVe ou Ve dynastie pharaonique (2600-2350 avant JC), concerne le scribe accroupi conservé au département des Antiquités égyptiennes du Louvre. Les yeux composés d’un bloc de magnésite blanc veiné de traces d’hématite simulant les vaisseaux, dans lequel est enchâssé un cristal de roche poli, sont sertis dans l’orbite par deux lames de cuivre. Sur la face postérieure une petite perforation légèrement excentrée figure la pupille et donne au regard une extraordinaire expressivité et vivacité. Plus tardivement et principalement à partir du Ve siècle avant J.-C, pour donner l’illusion de la réalité, des yeux façonnés en argile coloré, ivoire, quartz, marbre de différentes teintes, obsidienne ou encore pierres précieuses, furent rapportés sur de nombreuses statues grecques et romaines de la mythologie antique, conférant à certains sculpteurs romains qui prenaient en charge la fabrication et la mise en place de ces implants le statut de « ocularius faber « .

Scribe accroupi
C’est en fait dans les tombeaux de l’ancienne Egypte, que les archéologues découvrirent à la fin du XIXe siècle des pièces cosmétiques ayant manifestement la forme d’un œil humain. Si de telles pratiques, réservées à quelques personnes de haute lignée, ont débuté semble t’il dès la Ve dynastie, elles se sont progressivement répandues pour devenir une des caractéristiques de la XXe dynastie, soit 1100 ans avant notre ère, comme l’ont révélé les nombreuses radiographies de momies réalisées en 1976 par P.H.K. Gray. L’aspect de ces yeux rudimentaires généralement en or, en argent ou métal émaillé, parfois perforés en leur centre pour simuler la pupille ou l’iris, volumineux et peu anatomiques, font rejeter à priori l’idée qu’ils aient été portés du vivant des sujets, mais plutôt placés postmortem, probablement dans un but religieux, lors du rituel de l’embaumement pour cacher une dégradation trop rapide et rendre présentable celui qui devait entrer au royaume d’Osiris. Aussi est il difficile pour ces restaurations de parler de prothèses puisque ce terme implique l’idée de remplacement. Il semble préférable d’évoquer celui de pièces cosmétiques comme d’ailleurs certains masques funéraires retrouvés dans les mêmes sépultures. Par contre le témoignage le plus ancien de « prothèse oculaire » pourrait être celui découvert récemment en 2006 sur le site de l’ancienne nécropole (2900-2800 avant J-C) de Shar-e-Soukhteb en Iran. L’œil artificiel trouvé sur le squelette d’une jeune femme, mélange de goudron bitumineux et de graisse animale, était recouvert d’une fine couche d’or. De forme hémisphérique et d’un diamètre de 2,5 cm, la surface de l’œil est gravée d’un cercle central représentant l’iris et de fines stries en rayons imitant les capillaires. Deux petits trous latéraux maintenaient le dispositif en place et son contact qui a laissé une empreinte dans la cavité orbitaire laisse supposer qu’il ait été porté du vivant de cette personne. Pour les archéologues, cet œil artificiel n’était pas destiné à simuler la réalité, mais plutôt à conférer à cette femme, peut-être une prêtresse, un pouvoir occulte par son regard mystérieux et surnaturel.


Oeil artificiel de Shar-e-Soukhteb
La Renaissance et le XVIe siècle
S’il existe au moyen-âge peu ou pas de témoignage de restaurations oculaires, il faut attendre le milieu du XVI° siècle et les travaux d’Ambroise Paré pour avoir la description des premières prothèses oculaires apparemment fonctionnelles. Ambroise Paré (1510-1590), « Conseiller et premier chirurgien du Roy », chirurgien de quatre rois de France, considéré comme le père de la chirurgie moderne pour avoir substitué la ligature des vaisseaux à la cautérisation des plaies au fer rouge ou à l’huile bouillante, fait état dans le premier chapitre du vingt-troisième livre de ses Œuvres Complètes de 1579 :
» Des moyens et artifices d’ajouter ce qui fait défaut naturellement ou par accident « . Reprenant une classification déjà connue, Paré décrit avec précision deux types « d’yeux fabriqués pour l’ornement du malade »

James Bertrand (1823-1887), Ambroise Paré et l’examen d’un malade, Remiremont, musée Charles-de-Bruyères.
L’ hypobléphara : œil factice introduit sous les paupières « fait par artifice d’or émaillé et de couleur semblable au naturel » faisant appel au talent d’orfèvres ou d’émailleurs comme Bernard Palissy auquels on donna le vocable d’ oculariers,

L’ ecbléphara : prothèse de recouvrement « en cuir façonné et coloré » maintenu de part et d’autre de la tête par « un fil de fer aplati et ployé couvert de velours ou taffetas ».

Le confort très relatif, l’irritation permanente des bords tranchants, la dégradation rapide des revêtements et l’esthétique sommaire de ces premières prothèses oculaires qui toutefois pour l’époque apportaient un progrès indéniable, incitèrent certains praticiens à trouver un substitut à ce genre de restaurations en métal, linges colorés ou autres matériaux et la fin du XVIe siècle vit l’apparition de l’œil de verre, qui allait régner en maître pendant plus de trois cent ans.
Le XVIIe siècle
Les historiens attribuent aux Vénitiens la paternité de l’œil de verre, probablement en raison de l’expérience des verriers de Murano dans le travail du verre soufflé.
Dès 1605, W.Shakespeare y fait allusion dans sa pièce de théâtre le Roi Lear: « Procure-toi des yeux de verre … Fait semblant de voir les choses que tu ne vois pas » . A cette date s’agissait-il déjà d’un œil véritablement en verre« modelé à la lampe» ou toujours d’une simple cupule en or ou argent recouverte de verre émaillé ou églomisé qui a perduré pendant plus d’un siècle, il s’avère difficile de le préciser. Quoiqu’il en soit Girolamo Fabrizi d’Acquapendente (1537-1619) qui enseignait l’anatomie et la chirurgie à l’université de Padou dans le chapitre De eruto et amisso oculo de son traité rédigé en 1616, en fait la description : « Pour corriger la difformité qu’entraine la perte d’un œil, il faut le remplacer par un œil en verre, en pierre, en argent ou autre matière qui lui soit le plus semblable par sa couleur, sa forme et sa grandeur. Si l’œil est énuclée, il faut en adapter un sphérique, et si n’en reste qu’une partie il faut appliquer une coque concave en verre. »
A ces prothèses ayant la forme d’une demi-sphère, Worm dans le chapitre De artificiosis e vitro de son ouvrage rédigé à Lyon en 1655 oppose des yeux de forme elliptique plus anatomiques : « la partie de l ‘œil qui saille est peinte de couleurs vives incluses dans l’épaisseur du verre » et recommande par souci de confort, de recouvrir la face concave postérieure « d’une lame de plomb soigneusement polie pour ne pas irriter les vestiges du globe oculaire. »
Malgré les inconvénients de ces yeux rudimentaires, lourds, épais, fragiles, et bien souvent mal tolérés, les procédés de modelage du verre qui faisaient la renommée de Venise furent jalousement gardés par ses artisans pendant plusieurs décennies.
Le XVIIIe siècle
Ce siècle apporte peu de nouveautés. Toutefois Anton Nauck en 1728 préconise d’adapter dans un premier temps à la perte de substance une lame de plomb, anticipation de nos prothèses provisoires, que le patient portera deux ou trois jours afin de préparer l’orbite à recevoir l’ œil de verre, Sensiblement à la même époque, on doit à Philip Adam Haug de Tübingen, le premier traité sur l’œil artificiel rédigé en 1749. Haug lui aussi fait référence aux yeux en verre de bien meilleur confort, préconise un élargissement de leurs formes du côté temporal, codifie les indications selon les cas cliniques et donne des conseils pratiques sur la mise en place et l’entretien des prothèses. L’ Anglais Starck inaugure en 1817 des yeux en faïence enduits d’émail blanc. Ces yeux peu esthétiques, à l’iris sans pupille, lourds et mal tolérés apportaient peu d’amélioration pratique.
Le XIXe siècle
Au XIXe siècle, Paris était devenu la capitale artistique et culturelle de l’Europe et avait acquis le quasi monopole de la fabrication des yeux en verre.
En 1818, Hazard Mirault, neveu de Charles-François Hazard souffieur de verre de son état, publie son « Traité pratique de l’œil artificiel », fait état de prothèses en cristal et aurait été le premier à réaliser une cornée transparente séparée de l’iris par une chambre antérieure. Desjardin en 1837, et surtout Auguste Boissonneau qui dirigea à partir de 1849 le service de prothèse oculaire de l ‘administration centrale des Hôpitaux de Paris et créa le terme d’oculariste, par souci de confort, cherchent à adapter le mieux possible les prothèses à la cavité orbitaire en créant : « pour l’usage exclusif des hommes de l’art, des collections d’yeux artificiels classés méthodiquement dont l’assortiment des couleurs des proportions et surtout celui des différentes formes, répond d’une manière satisfaisante aux dispositions pathologiques les plus ordinaires. Ces collections, renfermées dans des boites de luxe, contiennent cent pièces » De ce fait, les prothèses françaises étaient très recherchées malgré leur coût très élevé pour l’époque de 20 louis d’or.

Néanmoins ce savoir-faire français fut concurrencé quelques décennies plus tard par les productions allemandes. A Lauscha, petite ville de Thuringe, une firme spécialisée dans la réalisation de boules de verre pour décoration d’arbres de Noël, d’yeux pour poupées et taxidermistes, s’intéressa dès 1832 à la fabrication des yeux artificiels. Un souffleur de verre de talent Ludwig Friedrich Müller-Uri, sur les conseils du Professeur Ritterich (1852) de Leipzig chercha à améliorer l’esthétique des prothèses en développant une technique très personnelle de coloration de l’iris. Très vite, celles-ci surpassent en qualité les créations parisiennes. Mais la forte teneur en oxyde de plomb nécessaire pour blanchir le verre et représenter la sclère entrainait au bout de quelques mois une déformation rapide de la prothèse, source d’irritation et d’ulcération pour la conjonctive. Une avancée significative fut obtenue en 1868 en Allemagne avec l’utilisation d’un mélange de verre et de cryolithe plus léger et neutre pour les tissus. Ce matériau fit la renommée des prothèses allemandes et l’emploi du chalumeau à gaz en remplacement de la classique lampe à pétrole améliora encore la fusion du verre pour un meilleur effet naturel.
Vers 1880, le hollandais Hermann Snellen d’Utrecht, pour une bonne adaptation des prothèses, en particulier au niveau du moignon oculaire et aussi, parce que leurs bords étaient trop minces et traumatisant, proposa des yeux à double paroi, creux et à contours arrondis de meilleur confort, encore appelés, yeux réformés. Ces prothèses avaient par contre comme inconvénients d’être impossibles à retoucher, très fragile et d’éclater spontanément. Cette fragilité des yeux en verre incitât certains ocularistes à lui substituer des matériaux plus résistants, plus faciles à mettre en œuvre et moins onéreux. Nieden en 1881, utilisa la vulcanite grise dans laquelle était enchâssé un iris en émail. La même année l’allemand Frôhlich, quant à lui, remplaçât la vulcanite par le celluloïd plus léger, mais inflammable et rapidement dégradable au contact des sécrétions orbitaires. Ces deux matériaux en raison d’une solution de continuité entre l’iris et la sclérotique source d’irritation pour les téguments et qui n’avaient ni le brillant, ni le poli naturel des yeux en verre, furent rapidement abandonnés.
A la fin du siècle en 1884, l’anglais Phillip Henry Mules, pour restaurer le volume perdu et donner à la prothèse plus de mobilité, implante dans la cavité sclérale après éviscération une sphère de verre.
Le XXe siècle

Dans son ouvrage sur l’œil artificiel paru en 1905 à Paris, Robert Coulomb, oculariste de la clinique des Quinze-vingt et de la Fondation Rothschild, donne succinctement la technique de réalisation des yeux de verre. « L’émail est un cristal opaque coloré par différents oxydes métalliques. L‘œil artificiel se fabrique à la lampe d’émailleur en deux parties: la sclérotique est faite par soufflage d’une boule creuse montée sur un tube de verre. On y adapte l’iris recouvert par la chambre antérieure, puis on découpe la coque, on la recuit dans un four et on la laisse refroidir lentement « . Coulomb se livre aussi à une critique pertinente des avantages et inconvénients des différentes prothèses de son époque. Malgré l’adaptation approximative de ces yeux en verre et la complexité de leur réalisation, les prothèses en cristal coloré perdurèrent avec quelques évolutions pendant toute la première moitié du XXe siècle, jusqu’à l’arrivée sur le marché, à la fin de la deuxième guerre mondiale, du polyméthacrylate de méthyle.
Si les débuts des applications médicales de la résine acrylique datent de 1942, cette matière plastique fut utilisée pour la première fois en 1944 pour les prothèses oculaires, dans le service de prothèse maxillo-faciale du Naval Medical Center de Bethesda à Washington.
En appliquant à la prothèse oculaire les méthodes de réalisation à la cire perdue de la prothèse dentaire, cette résine biocompatible apporta un progrès indéniable, en raison de sa facilité de mise en œuvre, de sa résistance aux traumatismes et de son faible coût de revient. Conjointement, les développements de la chirurgie implantaire au niveau du moignon oculaire autorisèrent dès les années cinquante un appareillage plus précoce par l’utilisation de conformateurs tout en améliorant sensiblement la mobilité des prothèses et l’emploi vers les années 1960 des élastomères de synthèse pour un moulage précis et individualisé du contenu orbitaire à l’aide d’un porte-empreinte introduit sous les paupières, remplaçât avantageusement, l’ancienne prise des mesures à partir de formes préfabriquées en verre.


Moulage au silicone avec un porte empreinte
En 1998, les travaux de Mme. et Mr. Durand sur les anophtalmies et microphtalmies de l’enfant ont grandement amélioré le traitement de ces malformations. La mise en place de conformateurs oculaires munis de tiges latérales de distraction ont permis d’approfondir les culs de sacs latéraux, et d’allonger la fente palpébrale tout au long de la croissance du cadre orbitaire.
Perspectives d’avenir
Au cours des derniers siècles, l’évolution de la prothèse oculaire a suivi de près les progrès de la chirurgie et a bénéficié de la découverte de nouveaux matériaux. Elle perdure de nos jours, en faisant appel à des substances nouvelles ou des techniques plus avancées. Déjà, dans plusieurs pays, des équipes médicales comprenant chirurgiens, ocularistes, et informaticiens, tentent de mettre au point, grâce aux progrès de l’électronique, une cinématisation de la pupille. On est en droit d’espérer que ces essais prometteurs déboucheront dans le futur sur la quête du Graal, à savoir la réalisation de la prothèse oculaire restaurant une fonction visuelle de suppléance.
